Dialogue pour un os
Leaders populistes contre leaders politiques…
Par Hérold Jean-François
Si nous sommes encore dans une transition sans fin à vingt-huit ans de l’ouverture de l’ère démocratique, c’est à cause d’un ensemble d’attitudes inappropriées de la classe politique qui n’a pas su constituer un front de refus inébranlable pour faire reculer la tradition de despotisme du pouvoir haïtien. Et aucune leçon récente ou éloignée n’a suffi pour dissuader nos politiciens à ne pas reproduire les mêmes erreurs. Si Michel Martelly qui est considéré comme un accident de parcours a pu arriver à la présidence, comme avant lui, Jean-Bertrand Aristide, entre autres, c’est par désaffection de l’électorat qui rend la classe politique responsable de tous nos malheurs. Cette attitude de rejet de la classe politique pousse à l’adoption de comportement aveugle et émotionnel en faveur de soi-disant figures nouvelles, des leaders charismatiques ou populistes non prédestinés à la gestion de la res publica.
Sans jamais avoir été au pouvoir, l’opposition haïtienne s’est tellement associée à ceux qui ont eu la chance d’y accéder qu’elle paie une note salée à chaque moment de choix. C’est paradoxal, mais c’est comme ça. Il ne manque pas d’exemples pour illustrer cette attitude suicidaire de nos politiciens et politiciennes.
Préval, naje pou w soti…
En 1996, René Préval arrive au pouvoir pour un premier mandat. Il ouvre une série de négociations interminables dont on a connu les issues. La finalité du pouvoir à chaque fois est de contourner les blocages d’une opposition bon marché qui a toujours sous-estimé sa valeur marchande. Et l’on se rappelle les déclarations du président Préval quant à l’aspect roublard de ces négociations. En bon nageur « dayiva », Préval a avoué qu’il a plongé à un point pour couler et se faufiler pour passer en-dessous, reprendre son souffle pour sortir de l’eau quelques mètres plus loin…L’opposition s’est toujours fait avoir, se contentant de très peu, de miettes, des postes ministériels sans envergure, des directions générales d’organismes autonomes, des mangeoires pour satisfaire l’appétit de la base…
Aristide ii, Parlement contesté et « minorite zwit… »
Même après la grande crise des élections du 21 mai 2000, de nouvelles négociations se sont ouvertes après que le pouvoir a été pris en flagrant délit de mauvaise foi. La fraude électorale massive qui a valu à Lavalas de tout contrôler était une évidence suffisante de l’état d’esprit de l’équipe dirigeante. Après le retour d’Aristide au pouvoir le 7 février 2001, pour un mandat sans faste ni superbe résultant des élections du 26 novembre 2000 avec un record d’abstention (participation de 2 à 5% seulement de l’électorat), de nouvelles négociations s’ouvriront quand il s’agira de monter un nouveau Conseil électoral provisoire. L’Église catholique n’est pas à son coup d’essai dans la médiation. La plupart de ces rencontres se sont tenues à l’hôtel el Rancho et à la Nonciature apostolique à Morne Calvaire. Des négociations avaient lieu avec Aristide même après des circonstances aussi aggravantes comme le 17 décembre 2001 où le pouvoir avait perdu la tête…
Préval ii, premye mitan, la bouche pleine…
Entre le 14 mai 2006 et les événements de la deuxième semaine d’avril 2008 qui ont emporté le gouvernement du Premier ministre Jacques Édouard Alexis, période considérée par le président Préval et son entourage comme la « première mi-temps », l’opposition haïtienne avait vendu son âme au pouvoir quand elle siégeait au gouvernement. Pour illustrer cette participation et face aux reproches de l’opinion publique qui critiquait les leaders politiques silencieux face à la crise, un collègue-ami-frère rappelait les règles de bienséance interdisant de parler la bouche pleine…
Car, comme vous le savez bien, dans notre pays, la politique est une mangeoire, une table où l’on partage le menu du pouvoir même si des fois, à l’opposition, on ne jette que des os qu’elle ramasse allègrement comme un chien heureux. Vous connaissez ces os de la coupe du jarret de bœuf utilisé en général dans la soupe du dimanche ou du 1er janvier, pour marquer l’Indépendance haïtienne, ces os recèlent une moelle épaisse dont raffole notre fils Stefan, notre épouse Adine et bien d’entre nous…Stéphanie, notre secrétaire… Nos politiciens, plus qu’aucun autre, adorent sucer ces os…D’ailleurs, chez nous, quand quelqu’un est en poste, la figure de style utilisée pour illustrer cet état c’est : « entèl ap souse yon zo ! ». D’autres en quête d’une position demandent à celui qui vient d’arriver « fè m souse yon zo ! » Et quand satisfaction est donnée, ce dernier proclame dans son entourage : « m ap souse yon zo ! ». Quand ce n’est pas un os à sucer, il y a toujours un gâteau dont chacun veut une tranche. Bien souvent, trop souvent, l’objet de l’opposition c’est la quête d’une tranche de gâteau…On fait du bruit, l’on s’égosille dans les médias pour se faire remarquer et avoir droit à sa tranche. Nous sommes incorrigibles.
Au détriment de l’essentiel, les compromis tuent la norme…
Ceci étant négocié et obtenu, l’on oublie l’essentiel. L’essentiel pour un pays c’est l’institutionnalisation, c’est renforcer les institutions pour que la politique se fasse autrement. Pour neutraliser la tradition de domination du pouvoir exécutif et extraire l’essence du despotisme du pouvoir haïtien, il aurait mieux valu pendant la transition, que l’opposition accepte de souffrir pour imposer un nouvel ordre des choses en Haïti. Dans notre pays, trop souvent, les mauvais compromis ayant des finalités personnelles et à courte vue ont tué la norme. Au lieu de privilégier le pays et son avancement, au lieu de maintenir une position raide pour imposer le respect des principes et porter le président de la République à entrer dans le moule du nouveau système politique, la complaisance de l’opposition (souvent dénoncée dans les émissions à lignes ouvertes par Ignace Morel) a ouvert des portes de collaboration et d’opportunités pour permettre au Palais national de maintenir la continuité du non-respect des normes et des exigences constitutionnelles. Nous sommes des champions de ce que Anténor Firmin qualifiait » au début du XXe siècle, « l’effort dans le mal ».
Le résultat est là, vingt-huit années n’ont pas suffi pour que nous ayons des institutions viables, un Parlement capable de contrôler l’exécutif et mettre en accusation le président de la République, le cas échéant, pour le destituer en bonne et due forme ; on n’a toujours pas le Conseil électoral permanent ; les pouvoirs locaux font défaut, on attend encore les Assemblées départementales ; les Assemblées communales ; la Commission de conciliation, autant d’instances prévues par la Constitution de 1987 qui fêtera bientôt son vingt-septième anniversaire. Alternance et reddition de comptes Dans la conjoncture actuelle, quelle devrait être la préoccupation principale de la classe dirigeante, des élites politiques, des élites intellectuelles, des élites économiques, des institutions religieuses ou laïques ? Face aux dérives actuelles du pouvoir Martelly-Lamothe, ce qui importe vraiment c’est la formation d’un gouvernement pluriel intégré par les forces politiques ? Notre classe politique est incorrigible. Nous pensons que la meilleure posture aujourd’hui serait de laisser le groupe au pouvoir assumer pleinement son mandat pour qu’il endosse à lui tout seul les succès comme les échecs de sa gestion.
Dans l’idée de l’alternance, chaque groupe arrive au pouvoir, l’assume en mettant en place son projet politique en fonction de sa vision des choses. Les gestionnaires du pouvoir sont comptables de leurs actes et le peuple souverain prend note, évalue et se décide en fonction de son niveau de satisfaction ou de sa déception. Aux prochaines élections, il donne des carnets de renvoi ou il reconduit en fonction de son appréciation.
Envers et contre soi…
En s’associant à des expériences de pouvoir qui donnent toujours lieu à un gouvernement hybride et stérile, les partis politiques de l’opposition agissent à leur propre détriment. Si tel président, telle administration a échoué, l’on associe naturellement à cet échec, tous ceux qui y ont participé ou qui l’ont supporté ou cautionné. Pendant la trop longue transition, des figures charismatiques ont pris la place qui aurait dû revenir naturellement aux femmes et aux hommes politiques. A côté d’autres explications, c’est là le résultat aussi de ces expériences contre-nature de pouvoir comme il s’est donné pendant la période transitoire. Des pouvoirs sans souci de résultat parce que sans programme, dans la pleine tradition d’improvisation, le volontarisme présidentiel qui remplace les plans et programmes de gouvernement…
Cette impatience de l’opposition qui lui vaut ces collaborations suicidaires au lieu d’attendre d’arriver au pouvoir par ses propres moyens pour développer son propre projet, à l’appréciation de la population et de l’opinion publique, est néfaste au pays, à la construction démocratique et à la consolidation institutionnelle. La transition démocratique opérée par des non-leaders, des imposteurs, des profiteurs, des opportunistes ou par des leaders qui n’ont pas été à la hauteur du rêve de changement du peuple haïtien a été largement un espace de déconstruction. D’autres parlent de désinstitutionalisation comme on l’a vu avec Jean-Bertrand Aristide qui a procédé au démantèlement de l’État comme on l’a rarement vu … Comme conséquence immédiate et infamante, nous sommes pris en charge par la communauté internationale au grand dam de notre tradition de souveraineté, la nation se liquéfie et notre prestige national est froissé, déchiré, au ras du sol…
Leçon non apprise…
Une fois de plus, notre classe politique semble n’avoir rien compris de sa mission et des attentes de la population. Le dialogue tel qu’initié aujourd’hui, au lieu de poser les problèmes de fond de la République comme, entre autres, l’État de droit, la modernisation de l’État, la construction démocratique, le progrès économique et social, la modernisation de notre agriculture et de la machine de production, la récupération de notre souveraineté, la fin de la dépendance de l’extérieur qui finance le gros de notre budget de fonctionnement, le consensus pour le changement, le respect des échéances électorales, la concrétisation de la séparation des pouvoirs, la nécessité pour le chef de l’État de s’ajuster au corset des lois et de la Constitution, loin de là, offrira une nouvelle échappatoire au pouvoir exécutif pour évacuer ses responsabilités…
« …Comme on jette un os aux chiens. »
Michel Martelly, avec son arrogance caractérisée, son mépris et le même dédain de ses prédécesseurs, va jeter à l’opposition des os, à travers des postes de Premier ministre, des portefeuilles ministériels, des ministères sans portefeuille à la grande satisfaction de leaders qui ont traversé le désert pendant trop longtemps et ayant un sacré besoin de ravitaillement…
Le peuple affamé, ce n’est rien de nouveau…, epi dayè nou pa gen Ti Manman Cheri ak Ede Pèp ? Le changement démocratique peut continuer d’attendre, quel problème, ne sommes-nous plus confortables soudainement dans nos vieilles traditions, oo s ak te gentan gen la a?… La séparation des pouvoirs devra continuer à affronter la tradition de despotisme du président haïtien, òò, depi ki lè ? Et tout le reste n’est pas plus important que l’agenda personnel du chef de l’État qui se confond avec la nation à laquelle il continuera d’imposer ses caprices et sa volonté arbitraire dans l’expression typique et coutumier du pouvoir féodal patrimonial. Et depuis quand en Haïti pouvons-nous nous passer du culte de la présidence jusqu’à vouloir nous en défaire ?... Mezanmi, kite m trankil tande !
Et du point de vue du chef et de ses conseillers, n’est-ce pas comme ça que le peuple est heureux ? Et est-on devenu tellement sourd que l’on est incapable d’entendre les sollicitations du peuple invitant le président à « kale bouda l jan l vle ? » Pourquoi cela devrait-il changer, pour copier la démocratie des « blan » ?...Adje!
Quant à nous, en laissant de côté la dérision, nous constatons avec inquiétude comment le pouvoir que l’on fait miroiter aux yeux des uns et des autres commence déjà à produire des effets. La division s’installe « an granjan » au sein de l’opposition… A ce rythme et si les négociations traînent en longueur, l’opposition tenace et jusqu’auboutiste qui boude ce dialogue, à force de perdre des plumes (plim en kreyòl) (pour reprendre Le Nouvelliste), risque d’arriver tondue (tèt kale) au bout du tunnel…
Ce texte a été initialement présenté au Journal de 17 :00 de Radio IBO, 98.5 FM Stéréo.
Hérolde Jean-François.